Cherchez un roman sur #EndSARS et vous trouverez des articles de presse, des travaux universitaires, quelques documentaires et beaucoup de chansons. Mais très peu de fiction. Six ans après les manifestations d'octobre 2020 et les tirs du péage de Lekki, le mouvement a été analysé, filmé et chanté bien plus souvent qu'il n'a été raconté.
Ce silence dit quelque chose. Un roman demande du temps, et les faits eux-mêmes restent contestés. Pourtant, des écrivains ont déjà répondu, par la poésie, la bande dessinée ou l'essai. Et bien avant le hashtag, des romanciers nigérians décrivaient la même violence. Voici ce que l'on peut lire aujourd'hui, en particulier en français.
Pour se remettre les faits en mémoire, j'ai raconté la semaine dernière ce qui s'est passé dans #EndSARS, six ans après.
La réponse courte
Oui, mais ils se comptent sur les doigts d'une main. Les premières réponses littéraires à #EndSARS ont pris des formes brèves : des poèmes écrits pendant les manifestations, une courte histoire en bande dessinée quelques mois plus tard, des essais réunis cinq ans après. Les romans qui placent octobre 2020 en leur cœur restent rares, et Échos et Espoir est l'un d'eux.
#EndSARS en poésie, en bande dessinée et en essais
Ces trois textes n'existent, à ma connaissance, qu'en anglais. Ils méritent pourtant d'être connus des lecteurs francophones, car ce sont les premières traces écrites du mouvement.
Le premier est un recueil de poèmes, Sọ̀rọ̀sóke: An #EndSARS Anthology, dirigé par Jumoke Verissimo et James Yékú et publié à Ibadan par Noirledge en 2022. Son titre signifie « parle fort » en yoruba, et c'était l'un des mots d'ordre des manifestants. Le livre est né en direct : pendant les manifestations d'octobre 2020, la revue en ligne Brittle Paper publiait les poèmes au fur et à mesure qu'ils étaient écrits. Trente-deux poètes y figurent. C'est sans doute ce qui ressemble le plus à un témoignage littéraire de ces semaines-là, écrit à chaud par des gens qui regardaient, marchaient ou pleuraient.
Le deuxième est une histoire courte de Nnedi Okorafor, l'autrice nigériane-américaine de Binti. Intitulée « A Luta Continua », elle met en scène Venom dans l'anthologie Marvel's Voices: Legacy, parue en février 2021. L'action se passe le 20 octobre 2020, la nuit de Lekki. Okorafor a expliqué qu'il avait été « un peu thérapeutique » d'imaginer ce qui se serait passé si Venom et son personnage, Ngozi, avaient été présents. Quelques pages seulement, mais un geste fort : un grand éditeur de comics américain qui met le péage de Lekki dans ses cases, quelques mois après les tirs.
Le troisième est un recueil d'essais, Who Gave the Order? A History of a People's Movement, dirigé par Chibueze Darlington Anuonye et publié par Masobe Books en 2025. Treize écrivains nigérians, parmi lesquels Ukamaka Olisakwe, TJ Benson et Abubakar Adam Ibrahim, y racontent ce qu'ils ont vécu. Le titre reprend la question que les familles posent depuis Lekki : qui a donné l'ordre ? Le livre ne s'arrête pas à Lagos et raconte aussi les manifestations d'Owerri.
Pourquoi le roman se fait attendre
Un poème peut s'écrire le soir même. Un roman a besoin de recul : le temps de comprendre, d'inventer des personnages qui ne soient pas de simples copies des vraies personnes, de trouver la forme d'une histoire qui ne s'arrête pas avec l'actualité.
Il y a aussi la question de la vérité. Six ans plus tard, le nombre de morts à Lekki reste disputé, la commission d'enquête de l'État de Lagos et le gouvernement fédéral ne sont toujours pas d'accord, et beaucoup de familles attendent encore des réponses. Écrire une fiction sur des faits que l'État nie demande de la prudence : le romancier doit inventer sans mentir.
Voilà pourquoi les romans les plus proches d'#EndSARS sont souvent, pour l'instant, ceux qui ont été écrits avant.
Les romans qui l'annonçaient
Bien avant 2020, des romanciers nigérians écrivaient sur les hommes en uniforme qui ne rendent de comptes à personne, et sur une jeunesse qui refuse de se taire. Ces livres, tous traduits en français, ne parlent pas d'#EndSARS. Ils aident à comprendre d'où vient la colère.
En attendant un ange, Helon Habila (2002)
Lomba, jeune journaliste, est jeté en prison sous la dictature militaire du général Abacha. Dans sa cellule, il écrit en cachette des poèmes, un journal, des lettres qu'il n'envoie pas. Quand ses écrits sont découverts, il est placé à l'isolement. Puis le directeur de la prison, amoureux d'une jeune enseignante, lui demande d'écrire des poèmes pour elle. Un roman sur ce que peuvent les mots face à la force, lauréat du prix des écrivains du Commonwealth pour l'Afrique en 2003. Il est paru chez Actes Sud.
Chaque jour appartient au voleur, Teju Cole (2007)
Un jeune homme revient à Lagos pour un mois, quinze ans après son départ pour New York, et parcourt la ville avec un regard neuf. Le livre avance par courtes scènes, entre l'énergie de Lagos, la corruption et la violence ordinaires, sans nostalgie ni colère facile. Pour un lecteur français, c'est une bonne porte d'entrée dans le quotidien dont le SARS profitait. On le trouve aux éditions Zoé.
Chroniques du pays des gens les plus heureux du monde, Wole Soyinka (2021)
Le premier roman du prix Nobel depuis près de cinquante ans est paru en septembre 2021, un an après les manifestations, puis au Seuil en 2023. Il ne raconte pas #EndSARS : c'est une satire d'un Nigeria imaginaire et corrompu, où un chirurgien découvre un trafic d'organes organisé par les puissants. Mais il partage la colère du mouvement contre l'impunité, et au moment de sa sortie, Soyinka disait que l'énergie et l'intelligence qui avaient fait naître #EndSARS pouvaient aider à remettre le pays sur pied.
Un roman au cœur d'octobre 2020 : Échos et Espoir
Habeeb Ajao sort d'une prison parisienne à l'été 2020, innocenté après quatre ans pour un crime qu'il n'a pas commis. Il part pour le Nigeria, la terre natale de son père, et y trouve une famille qui rejette la Française qu'il aime, une police qui tire d'abord, et une génération qui se soulève derrière un seul cri : #EndSARS.
Échos et Espoir est une fiction, et ses personnages sont inventés. Mais ils traversent ces semaines-là : la colère, l'espoir, les chants, la nuit de Lekki. J'ai commencé à l'écrire en novembre 2020, quelques semaines à peine après Lekki.
Je veux un changement, et je ne veux pas un changement demain ; je veux un changement aujourd'hui. Nous avons assez attendu.
Vous pouvez lire les premières pages d'Échos et Espoir sur ce site, découvrir le livre et ses formats, ou le trouver sur Amazon.
Par où commencer
- Pour entendre les manifestants avec leurs propres mots, si vous lisez l'anglais : Sọ̀rọ̀sóke.
- Pour comprendre la colère d'avant 2020 : En attendant un ange.
- Pour sentir le quotidien de Lagos : Chaque jour appartient au voleur.
- Pour un roman qui se déroule en octobre 2020, entre Paris et Lagos : Échos et Espoir.
Cette liste est sûrement incomplète. Si vous connaissez un roman ou une nouvelle sur #EndSARS, en français ou en anglais, écrivez-moi grâce au formulaire de contact. Les meilleures suggestions rejoindront cet article, et les abonnés à mes lettres en seront informés les premiers.
